Barbey d'Aurevilly, 1808-1889
«Le public a été deux fois injuste envers lui: d'abord en ne lui accordant pas la considérable place à laquelle il avait certainement droit; ensuite en grossissant sa légende de dandy ridicule, au détriment de son singulier génie."
Quoi qu'on ait raconté sur ses origines, Barbey d'Aurevilly avait une héroïque noblesse, une allure, un ton et des mots inoubliables. Pauvre et fier comme Artaban, illusionné de la Manche française comme l'autre de la Manche espagnole, mais d'un à-pic extraordinaire dans quelques-uns de ses jugements, ferme en ses opinions et croyances, à une époque où tout vacillait dans l'épaisse sottise démocratique, éloquent et spirituel à la façon d'un Rivarol, aéré comme Chateaubriand, bien plus logique que lui, visionnaire des paysages de son Cotentin comme un vieil aigle, le maître du Chevalier Destouches et de Une vieille maîtresse inspirait au gamin que j'étais une profonde admiration. Il avait la tête dans les cieux. Il ne ressemblait pas aux autres hommes de lettres. Ses aphorismes, ses condamnations, ses éloges tombaient de haut.
Un jour d'hiver, par un froid sec, mon père l'emmena, de chez Lemerre, jusqu'à un restaurant des Champs-Élysées, encore ouvert et bien chauffé, dont je ne me rappelle plus le nom. Tous deux parlaient vivement de Flaubert, que défendait avec passion Alphonse Daudet, qu'attaquait avec passion Barbey D'Aurevilly. Je marchais à côté d'eux très attentif et intéressé, car Flaubert, chez nous, était roi.
Une fois installés: “Que prenez-vous?...
— Du champagne”, répondit d'Aurevilly comme il aurait dit: “De l'hydromel.”
Vieux guerrier édenté, au verbe sifflant et irrésistible, il avala coup sur coup quatre, cinq verres de cet argent liquide et mousseux. Puis il se mit à parler, si fort et si bien, que la caissière émue ne le quittait pas du regard. Mon père lui donnait la réplique. Le soir venait. On alluma le gaz et, au bout d'une heure environ, étant derechef altéré, ce démon de Barbey redemanda: “Une seconde bouteille de champagne, madame, je vous prie.” J'étais émerveillé. Il portait ce jour-là, pour cette prouesse improvisée, un grand manteau noir flottant, doublé de blanc, et le fond de son chapeau haut de forme était de satin écarlate. Mais qui donc aurait eu envie de rire en entendant de pareils accents!
Sa voix ajoutait au prestige. Il l'enflait, puis la baissait harmonieusement. Il eût fait un orateur consommé. Perpétuellement tourné vers ce qui est grand, généreux et original, il possédait un répertoire d'exploits galants et militaires, où le farouche le disputait au précieux dans un excellent dosage très français. Imaginez une interpolation des Vies des dames galantes de Brantôme avec les Vies des grands capitaines. Son horreur de la vulgarité s'affirmait, quand il disait à mon père: “Votre Zôla”, comme s'il y avait eu sur l'o plusieurs accents circonflexes et dépréciateurs.
Je l'ai montré grand et beau buveur. Un soir à Champrosay, le domestique, se trompant, versa à la ronde, au lieu de vin blanc, une antique eau-de-vie de prunes, dépouillée certes, mais encore vigoureuse. D’Aurevilly se faisait toujours servir au ras bord. Avant qu'on n'eût eu temps de l'avertir de la méprise, il avait déjà tout englouti d'une lampée, sans nul émoi, comme si cette rasade eût été naturelle.
Il avait en horreur certains contemporains, pour la mollesse de leur style ou la vulgarité de leurs idées. D'où son mot célèbre, au sujet du plus prolixe d'entre eux: “Ses parents, mossieur, vendaient de
la porcelaine. Lui, c'est un plat.” Mais il était tout indulgence et bonté envers les petits confrères laborieux et miteux, qui font péniblement leur chemin dans le journalisme. Il citait volontiers Byron et les lakistes, Shakespeare, les Pères de l'Église et les grands classiques. Somme toute, une admirable personnalité, un diamant que rien ne pouvait rayer, sinon un autre diamant de même taille et de même clivage. On l'eût vainement cherché parmi ceux de sa génération.»
Léon Daudet
« Mais, bon Dieu! quelle continuelle pose et quelle originalité factice ! Il ne s'est point contenté d'être un mousquetaire dans son style, il a voulu en être un sur le pavé. A vingt ans, il a été la proie du dandisme (sic), il s'est agenouillé devant Brummel. Cruelle aventure, car aujourd'hui il porte encore le pantalon collant, la redingote à plis, les grandes manchettes et le grand col de sa jeunesse. Les dames le suivent d'un oeil stupéfait. »
Emile Zola
Une seule chose attirait mon attention: cette question restée sans réponse. Je ne cherchai pas longtemps, et de suite un nom me vint aux lèvres. Ce n'était peut-être pas le nom de l'auteur qui m'avait causé le plus de joie et d'émotion, mais celui de l'écrivain qui avait eu le plus d'influence sur moi, et dont les idées m'avaient pénétré le plus profondément.
Robert Vernon
Biographie
Issu de la petite noblesse normande, austère et profondément catholique, Jules Barbey d'Aurevilly passe son enfance dans la Manche. Il fréquente l'un de ses oncles médecin, profondément libéral, qui exerce sur lui une grande influence. Un moment républicain et athée, il finit, sous l'influence de Joseph de Maistre, par adhérer à un monarchisme intransigeant qui correspond mieux à son mépris pour le siècle bourgeois. Sans pour autant renoncer à une vie de dandy, dont il se fait par ailleurs le théoricien avec 'Du dandysme' et 'George Brummel' en 1845, il se convertit au catholicisme en 1846 et devient défenseur féroce de l'absolutisme. Critique littéraire redouté et courageux, il dénonce aussi bien les prétentions anticléricales du positivisme que les mesquineries du parti catholique. Jules Barbey d'Aurevilly est surtout connu pour ses romans, ainsi que pour ses nouvelles Les Diaboliques en 1874, qui mêlent un réalisme historique, enraciné dans son Cotentin d'origine, à un surnaturalisme exalté. Son oeuvre est consacrée aux puissances dévastatrices de la passion, qu'elle soit charnelle - Une vieille maîtresse, 1851 - filiale - Un prêtre marié, 1865 - politique - Le Chevalier Des Touches, 1864 - ou mystique - 'L'Ensorcelée', 1855. Celle-ci libère chez ses personnages des forces insoupçonnées qui les condamnent le plus souvent au crime.








